32e Rencontre des évêques de l'Église en Amérique (2004) — Notes de Mgr Brendan O`Brien, président de la Conférence des évêques catholiques du Canada

dimanche, 15 février 2004
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32e RENCONTRE DES ÉVÊQUES DE L'ÉGLISE EN AMÉRIQUE
SAN ANTONIO, TEXAS
16 au 19 février 2004

Notes de Mgr Brendan O'Brien,
président de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC)

À propos du N° 46 d'Ecclesia in America, quels sont les écueils qui menacent la solidité de l'institution familiale au Canada?

Introduction

Je tiens d'abord à remercier les organisateurs de cet important congrès sur la famille en Amérique, et en particulier la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, qui nous accueillent si chaleureusement à San Antonio.

Au Canada, la plupart des jeunes adultes aspirent encore à construire une union solide et une famille aimante, sans doute parce que des couples durables témoignent de la possibilité d'avoir une vie conjugale heureuse. Les familles heureuses représentent aussi un encouragement car elles démontrent l'importance et la portée du don de soi et de l'amour inconditionnel.

Il y a beaucoup à célébrer au sujet de la famille au Canada. Les parents qui transmettent à leurs enfants des valeurs fondamentales pour leur permettre d'atteindre leur plein potentiel humain. Les familles qui bâtissent une vie ensemble où chacune, chacun se sent responsable des autres et partage leurs joies et leurs peines. Les parents qui savent témoigner de leur foi dans tous les domaines de leur vie, autant avec les amis qu'avec les collègues. Les familles qui s'impliquent dans la vie de leur paroisse et de leur collectivité. Le respect croissant de l'égalité entre hommes et femmes.

Cependant, ma communication portera surtout sur les défis auxquels se trouve particulièrement confrontée la famille canadienne aujourd'hui. Les familles canadiennes voient leur unité, leur solidarité et leur survie menacées par des embûches nombreuses dont même les premiers acteurs ne sont pas toujours conscients. Certaines pressions en viennent même à compromettre l'avenir de cette institution voulue par Dieu dès les origines.

La famille grandit ou se transforme au rythme de l'évolution et des bouleversements sociaux. En tant que cellule de base de la société, elle subit le contre-choc de tous les événements et de tous les phénomènes culturels qui affectent la vie d'un pays. Bien qu'au Canada, les gouvernements fédéral et provinciaux affirment vouloir soutenir la famille et mettent en œuvre certaines politiques familiales, il reste beaucoup de chemin à parcourir dans ce domaine.

Chez nous, dans une société hypersexualisée, la famille comme la vie sont souvent bafouées autant par les lois que par les comportements individuels. Le matérialisme et l'individualisme ambiants, mariés à une fausse conception de la liberté et à une quête effrénée du plaisir personnel et sexuel, poussent bien des Canadiens vers une consommation à outrance et une recherche du confort à tout prix. Beaucoup font fi de l'essentiel. Beaucoup ont perdu le respect de la vie et de la dignité humaine. Ils ignorent désormais jusqu'au sens de la vie.

Bien des facteurs moraux et sociaux menacent donc aujourd'hui l'intégrité de la famille. Afin d'éclairer ce diagnostic, nous survolerons quelques unes des réalités quotidiennes auxquelles sont confrontés les couples qui acceptent de relever le défi de donner la vie et d'éduquer des enfants. Mais jetons d'abord un coup d'œil sur les résultats du Recensement 2001 de Statistique Canada et regardons de plus près la question démographique.

Le visage des familles canadiennes

Le visage des familles et des ménages canadiens proposé par le Recensement 2001 en dit long sur l'état de la cellule de base de la société canadienne. Malgré plusieurs nouvelles négatives concernant le mariage, celui-ci demeure le premier choix de la majorité des gens. Ainsi, 70 % des familles sont constituées par des couples mariés, tandis que 16 % d'entre elles sont dirigées par des parents seuls et 14 % par des couples en union de fait. Parmi l'ensemble des ménages canadiens, seulement 0,5 % sont composés de partenaires de même sexe.

Lorsqu'ils décident de faire vie commune, les jeunes femmes et les jeunes hommes d'aujourd'hui optent souvent pour l'union libre. Cela n'empêche pas 75 % d'entre eux de se marier éventuellement. Dans ce contexte, il est intéressant de constater que 68 % des enfants de 0 à 14 ans habitent avec leurs parents mariés, tandis que 13 % d'entre eux vivent avec des parents en union de fait. Il en reste 19 % qui grandissent avec l'un ou l'autre de leurs parents.

Ces chiffres laissent entrevoir l'une des menaces qui continue de peser sur les familles canadiennes. Les séparations et les divorces font chaque année des ravages dont on ne déplorera jamais assez les conséquences sur les personnes, les familles et la société tout entière. En 2000, on a assisté à 71 144 divorces comparativement à 157 395 mariages. En outre, on prévoit que 37,7 % des mariages aboutiront à un divorce avant leur trentième anniversaire.

S'il était encore nécessaire de se convaincre de l'importance du mariage, il faudrait consulter l'enquête nationale sur l'enfance et la jeunesse menée en 1999. On y découvre que les enfants nés de parents mariés n'ayant pas vécu ensemble avant le mariage sont moins nombreux, soit 13,6 % à voir leurs parents se séparer. Le cas des enfants issus d'unions libres est plus dramatique, puisque 63,1 % d'entre eux vivent l'éclatement de leur famille. Quant aux enfants nés d'unions où le mariage a été précédé d'une union libre, ils forment une catégorie intermédiaire : environ 25 % d'entre eux expérimentent la rupture de leurs parents.

La démographie en chute libre

Un phénomène intéressant se produit au Canada depuis quelques mois : des sociologues, des démographes, des économistes, des politiciens, des psychologues, des chercheurs universitaires s'interrogent sérieusement sur l'avenir démographique du pays.

Comme la presque totalité des nations occidentales, la société canadienne vieillit. Les naissances n'arrivent plus à assurer le renouvellement de la population. Entre 1970 et 1993, le taux de fécondité des Canadiennes a chuté, passant de 2,3 naissances vivantes à 1,7. Cela signifie que notre pays doit désormais compter sur l'immigration pour s'assurer un équilibre démographique raisonnable sans lequel son économie risquerait de s'effondrer.

La question de la dénatalité se pose avec tant d'acuité qu'en décembre dernier deux importants médias canadiens, la télévision française de Radio-Canada et le quotidien La Presse ont cru bon organiser sur ce thème la première d'une série de conférences annuelles qui aborderont des enjeux de société.

À cette occasion, un professeur d'économie de l'Université de Toronto, David K. Foot, qui est également coauteur du best-seller Entre le boom et l'écho, a utilisé l'expression «la revanche de la pilule anticonceptionnelle», y revenant à maintes reprises en présentant des tableaux statistiques sur les pyramides d'âges des pays occidentaux.

Trente-cinq ans après la publication d'«Humanae vitae», l'encyclique controversée du pape Paul VI sur la régulation des naissances, il est fort intéressant de prendre connaissance de l'analyse de ce spécialiste des questions démographiques.

Au Canada, où la vaste majorité des couples, et même des couples catholiques utilisent une forme ou l'autre de contraception, les dangers qu'entrevoyait Paul VI à l'arrivée de la pilule anticonceptionnelle sur le marché pharmaceutique se sont matérialisés : infidélité conjugale, promiscuité sexuelle, relations pré-maritales.

Il va sans dire que la contraception n'explique pas à elle seule ces phénomènes sociaux ni la chute démographique au Canada; l'inquiétude face à l'avenir, les exigences du travail, le consumérisme et bien d'autres raisons entrent en ligne de compte.

L'avortement

L'avortement est un autre écueil qui guette la famille. Conséquence logique d'un échec de la contraception, il sert aussi parfois de méthode de contraception. Depuis 1988, il n'y a plus de loi contre l'avortement au Canada. Cela rend l'avortement disponible sur demande jusqu'à la fin de la grossesse. En 2000, on comptait au pays 32,2 avortements provoqués pour 100 naissances vivantes, pour un total de 105 427 avortements.

On entend rarement parler, sinon jamais, du syndrome post-avortement, c'est-à-dire des conséquences désastreuses de ce type d'intervention sur d'innombrables femmes dont la vie a été marquée par le remords, les sentiments de culpabilité et de honte, les idées suicidaires. Des femmes qui n'ont trouvé nulle part le soutien moral et matériel dont elles auraient eu besoin pour mener à terme une grossesse inattendue.

Ce syndrome menace lui aussi les familles, tout comme la stérilité qui peut découler de l'avortement. Le dit-on aux jeunes filles de 14 ans et plus qui recourent à des services d'avortement sans que leurs parents en soient informés par l'école ou le médecin?

L'éducation sexuelle

On touche ici un autre facteur qui pèse sur la famille de l'avenir : l'éducation sexuelle tronquée et souvent mensongère offerte dans trop d'écoles primaires et secondaires publiques. Sous prétexte de «protéger l'amour», dans le contexte de l'épidémie de sida qui menace aussi bien les hétérosexuels que les homosexuels, on promeut le condom comme la solution miracle pour éviter les MTS et le sida, sans tenir compte des études mettant en doute son efficacité réelle ni des statistiques relatives à son échec.

Pas un mot ou très rarement sur la chasteté et l'abstinence. Pas question non plus d'une véritable éducation à l'amour et à la fidélité qui permettrait aux jeunes de découvrir la grandeur du projet familial fondé sur le mariage. Les jeunes reçoivent plutôt de leurs éducateurs un message clair: «Il est normal que tu vives activement ta sexualité et puisque, tôt ou tard, tu auras des relations sexuelles, voici comment te protéger...»

Ce type d'éducation constitue une menace non seulement pour la santé physique, émotionnelle et morale des jeunes, mais aussi pour leur capacité d'engagement à long terme. Ainsi encouragés à la promiscuité sexuelle, les jeunes multiplient les expériences pré-maritales et accumulent les déceptions amoureuses; ils se blessent l'âme et le corps, alors que s'effrite peu à peu leur capacité à faire confiance - cette confiance si fondamentale pour bâtir un mariage durable. Face aux inévitables conflits de leur vie conjugale future, comment pourra-t-on ensuite s'étonner de les voir fuir leur réalité maritale dans de nouvelles aventures amoureuses auxquelles les aura préparés une éducation sexuelle axée sur la recherche du plaisir immédiat?

La conciliation famille-travail

Au jour le jour, les familles canadiennes font face à d'autres réalités très concrètes qui constituent autant de défis à surmonter pour réussir à durer dans le temps. Ainsi, la conciliation famille-travail préoccupe un nombre grandissant de citoyens et devient une question qu'on ne peut plus esquiver. En voulant assumer avec sérieux leurs responsabilités professionnelles et familiales, d'innombrables parents ont l'impression de survivre plutôt que de vivre.

En 2003, dans une Enquête nationale sur le conflit entre la vie professionnelle et la vie personnelle, des Canadiens définissaient ainsi le conflit entre travail et vie familiale... «C'est un emploi qui entrave la vie familiale. C'est une famille qui entrave la carrière et les possibilités d'avancement. Ce sont des tâches domestiques qui empiètent sur le temps dont on dispose pour s'occuper de soi. C'est consacrer tellement de temps à se rendre au travail et à en revenir que cela mine une grande partie de l'énergie. C'est le fait d'être surchargé et donc d'avoir trop à faire en trop peu de temps.

«C'est constamment ressentir la pression du temps qui fuit. C'est devoir assumer un rôle monoparental ou vivre avec un bourreau de travail. C'est essayer de concilier un ou deux emplois avec sa vie. C'est essayer de concilier le travail et les études avec sa vie. C'est décider de ne pas avoir d'enfants pour le moment (ou même jamais) parce qu'on ne voit pas comment on pourrait gérer une seule chose de plus.»

Une denrée rare : le temps

Le temps est en effet une denrée rare pour les familles. Surtout lorsque le père et la mère travaillent à l'extérieur du foyer ou lorsqu'un parent seul doit se charger de l'éducation des enfants tout en assumant un emploi. Emportés par une routine folle, les parents sont essoufflés. Ils manquent de temps pour être ensemble. Ils manquent de temps à partager avec leurs enfants et adolescents.

Certaines études ont établi que les parents accordaient en moyenne 11 heures par semaine à leurs enfants en 2001, comparativement à 16 heures en 1991. En réduisant toujours plus le temps passé ensemble, les membres de la famille sapent peu à peu les liens qui les unissent. Beaucoup auraient avantage à redécouvrir la joie de partager les 1001 petites occasions quotidiennes : manger ensemble, faire une promenade ou une activité sportive ensemble, prier ensemble, échanger sur l'actualité...

Les familles qui donnent priorité à leur vie commune, souvent au prix de sacrifices réels au plan carrière et niveau de vie, se font un cadeau remarquable : moins stressés et moins fatigués, parents et enfants goûtent davantage au plaisir d'être et de grandir ensemble.

Le monde du travail

Le monde du travail est parfois mal adapté à la réalité des familles. Si la fonction publique assure des avantages certains à ses employés pour les soutenir dans leurs engagements familiaux, le secteur privé n'en fait pas toujours autant. À titre d'exemples, je mentionnerai les horaires flexibles, les garderies en milieu de travail et les congés parentaux au moment de l'arrivée d'un nouvel enfant, ainsi qu'un projet de loi fédéral qui prévoit accorder six semaines de prestations de compassion aux membres d'une famille forcés de prendre congé pour accompagner l'un des leurs qui est gravement malade ou mourant.

Il reste que les exigences démesurées de productivité de certains employeurs dans le secteur privé et leurs efforts de rationalisation visant à faire face aux défis de la mondialisation ont un impact négatif sur bien des familles. L'insécurité et la vulnérabilité financière qui vont de pair avec la précarité d'emploi, ainsi que l'inquiétude qu'engendre une perte d'emploi et la pauvreté qui en découle souvent, n'encouragent guère les jeunes à se marier et à fonder une famille. Pour eux, il est souvent plus facile de vivre en union de fait et de remettre à plus tard le projet-enfant.

Un sérieux effort reste à faire pour conscientiser les dirigeants d'entreprises à leur responsabilité de mieux respecter les exigences de la vie familiale de leurs employés.

Les médias

Les médias partagent eux aussi une responsabilité réelle quant à l'état actuel de la famille canadienne. Ils ne sont étrangers ni à son présent ni à son avenir, puisque, comme vient de le rappeler le Saint-Père à l'occasion de la Journée mondiale pour les communications sociales, «toute communication possède une dimension morale». Elle encourage soit au bien, soit au mal.

S'il est vrai que les médias bien utilisés peuvent présenter une image convaincante de la grandeur de la famille, et qu'ils peuvent être un outil éducatif précieux, ils suggèrent malheureusement trop souvent une vision réductrice de la famille. Il est impossible de surestimer l'impact des médias sur les mentalités. Et peut-être, par-dessus tout, l'impact de la télévision, qui constitue souvent la seule source de formation et d'information de beaucoup de Canadiennes et de Canadiens de tous âges.

Le contenu des émissions offertes laisse fréquemment à désirer, quand ce n'est pas leur formule même; qu'on songe, par exemple, à la télé-réalité ou encore à ces téléromans mettant en scène des personnages dont les comportements moraux contredisent les valeurs humaines fondamentales et, par conséquent, les valeurs chrétiennes.

Trop souvent, l'infidélité conjugale et l'activité sexuelle hors mariage sont présentées comme des comportements courants - avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur la vie familiale et sur l'esprit influençable des enfants et des adolescents qui croient voir là un reflet de la « vie normale »; la même chose est vraie du divorce, de la contraception, de l'avortement et de l'homosexualité.

Bien des familles canadiennes réalisent aujourd'hui que les médias peuvent avoir un impact négatif sur leur solidarité et leur unité. L'Internet est un autre redoutable envahisseur qui accapare souvent à l'excès un jeune ou un adulte, l'isolant des autres membres de la famille et l'entraînant parfois sur des sentiers malsains, comme ceux de la pornographie.

L'État et la subsidiarité

Contrairement à ce que l'on pourrait espérer, l'État ne respecte pas toujours son rôle de subsidiarité face aux familles. Au lieu d'aider les parents à assumer eux-mêmes leurs responsabilités primordiales d'éducateurs, il a parfois tendance à se substituer à eux.

À titre d'exemple, je citerai la politique de garderies mise en place par le gouvernement du Québec pour répondre aux attentes des familles les plus démunies. S'il saute aux yeux qu'un système de garderies à très bon marché répond aux besoins et aux désirs de nombreuses familles, il s'avère par contre évident qu'il ne satisfait pas tous les parents.

Cette politique sert bien les familles dont les deux parents sont sur le marché du travail. En 1998, l'Institut Vanier de la famille rapportait que 64% des mères d'enfants de moins de trois ans se trouvaient sur le marché du travail. Quant aux couples qui choisissent de vivre sur un seul salaire pour permettre à l'un ou l'autre des parents de rester à la maison pour éduquer ses enfants, ils ne reçoivent à peu près pas d'aide gouvernementale et sont, en ce sens, victimes d'injustice.

Un État conscient de l'apport irremplaçable des parents dans la formation des futurs citoyens devrait consacrer une plus grande partie des impôts à les soutenir dans cette tâche. De vraies politiques familiales, respectueuses des choix de tous les parents, restent à mettre en place au Canada.

J'en viens maintenant à la menace la plus importante et la plus immédiate pour les familles canadiennes; je veux parler de la redéfinition du mariage.

Le mariage

Lors de la réunion des présidents des conférences épiscopales, qui a eu lieu à Santo Domingo en septembre 2002 et qui portait sur la vie et la famille, le président de la CECC à l'époque, Mgr Jacques Berthelet, C.S.V., déclarait que la menace la plus radicale contre le mariage et la famille au Canada venait de ceux qui cherchent à redéfinir le mariage pour inclure les partenaires de même sexe. Depuis lors, les Cours d'appel de deux des provinces les plus populeuses (la Colombie-Britannique et l'Ontario) ont statué que les partenaires de même sexe ont le droit constitutionnel de se marier. Des centaines d'entre eux ont pu contracter un mariage en toute légalité au Canada. Comment en est-on arrivé là?

1. Les avantages sociaux pour les partenaires de même sexe

La révolution sociale qui s'est produite au Canada autour de la reconnaissance des unions entre partenaires de même sexe a surtout été le fait des tribunaux. À la suite d'une série de contestations judiciaires remontant à une quinzaine d'années, les codes des droits de la personne de chacune des provinces et la Loi canadienne sur les droits de la personne ont été amendés afin d'interdire la discrimination fondée sur l'orientation sexuelle en matière d'emploi, d'accès aux biens et services généralement offerts au public, et de logement. Ces gains ont par la suite été utilisés pour contester la façon traditionnelle d'identifier le conjoint et pour obtenir divers avantages sociaux, notamment en matière d'assurance-santé et de régime de retraite, offerts aux couples hétérosexuels mariés ou en union libre.

La plupart des provinces et le gouvernement fédéral ont maintenant accordé aux partenaires de même sexe pratiquement les mêmes avantages et les mêmes responsabilités économiques qu'aux couples mariés ou en union libre. La seule différence tient au fait que les couples en union libre et les partenaires de même sexe n'obtiennent ces avantages qu'après une certaine période de cohabitation, dont la durée varie selon les provinces. Les couples mariés, eux, y ont droit dès qu'ils se marient.

2. Partenariats domestiques / unions entre partenaires de même sexe

En 2000, la province de la Nouvelle-Écosse créait un régime de partenariats domestiques enregistrés qui permettait aux couples en union libre et aux partenaires de même sexe, au moment de leur enregistrement, d'acquérir les mêmes droits et de contracter les mêmes obligations que les couples mariés, en vertu de 12 lois provinciales touchant notamment la propriété, le droit d'hériter et les prestations de retraite. En juin 2002, la province de Québec adoptait une loi qui permettait aux couples en union libre et aux partenaires de même sexe de contracter une union civile qui leur octroyait des droits semblables à ceux des couples mariés. La loi québécoise confère aux partenaires de même sexe le droit d'adopter et les pleins droits parentaux. La province du Manitoba a une législation qui permet l'enregistrement comme conjoints de fait de deux adultes de sexes opposés ou de même sexe. La province d'Alberta a un projet de loi qui accorderait une reconnaissance juridique à des contrats de partenariat entre deux adultes non mariés, qu'ils vivent ou non une relation «conjugale».

3. La loi sur le mariage au Canada

La Constitution canadienne répartit le pouvoir de légiférer entre le Parlement fédéral et les législatures des provinces et des territoires, et elle définit les droits et les libertés fondamentales de chaque individu dans la Charte canadienne des droits et libertés.

Au Canada, la définition juridique du mariage relève du pouvoir fédéral alors que la juridiction des provinces porte sur la célébration du mariage (actes, personnes autorisées à présider la cérémonie, enregistrement).

Le mariage n'est ni créé ni défini par la loi mais simplement reconnu par elle comme une institution préexistante, à savoir «l'union légitime pour la vie d'un homme et d'une femme à l'exclusion de toute autre personne». Dans toutes les provinces et territoires à l'exception du Québec, c'est ce qu'on appelle la définition du mariage selon la Common Law (créée par un juge). Le Code civil du Québec et la Loi d'harmonisation du droit fédéral avec le droit civil contiennent une disposition semblable.

4. Le mariage – question de politique sociale ou de droits humains

Les défenseurs des droits des gais en Ontario et en Colombie-Britannique sont parvenus à convaincre les Cours d'appel de ces deux provinces que le mariage est un droit humain plutôt qu'un enjeu de politique sociale.

Au cours de la dernière année, les juges ont estimé que la définition du mariage entre conjoints de sexes opposés opère une discrimination à l'encontre des partenaires de même sexe en violant leur dignité humaine et leur droit à l'égalité, et ils ont redéfini le mariage comme «l'union volontaire pour la vie de deux personnes à l'exclusion de toutes les autres».

Le respect de la dignité humaine fait partie intégrale du droit à l'égalité en vertu de la Charte. La Cour suprême du Canada a explicité en ces termes la notion de dignité humaine :

La dignité humaine signifie qu'un individu ou un groupe ressent de l'estime de soi et de la confiance en soi. Elle est affaire d'intégrité psychologique et d'autonomie personnelle. La dignité humaine est lésée par un traitement injuste sous prétexte de caractéristiques personnelles ou de circonstances indépendantes des besoins, des dons ou des mérites de la personne. Elle est renforcée par les lois qui tiennent compte des besoins, des ressources ou des mérites de différentes personnes et du contexte à l'origine de ces différences. La dignité humaine est lésée quand des individus ou des groupes sont marginalisés, ignorés ou dévalorisés; elle est renforcée quand la loi reconnaît pleinement la place des individus et des groupes au sein de la société canadienne.

La Cour d'appel de l'Ontario a jugé que «le fait de refuser aux couples de même sexe le droit de se marier perpétue l'opinion voulant que les couples de même sexe ne soient pas capables de former des relations amoureuses durables et que, par conséquent, les unions de même sexe ne seraient pas dignes du même respect et de la même reconnaissance que les relations entre conjoints de sexes opposés».

La Cour a aussi jugé que le fait d'interdire le mariage aux couples de même sexe «perpétue l'opinion que les relations entre partenaires de même sexe sont moins dignes d'estime que les relations entre conjoints de sexes opposés. Du coup, pareille exclusion porte atteinte à la dignité des personnes engagées dans des relations entre conjoints de même sexe».

La Cour de l'Ontario a aussi statué que les trois buts du mariage définis par le gouvernement du Canada n'étaient pas assez pressants ou importants pour avoir préséance sur l'égalité des droits des personnes engagées dans des relations entre partenaires de même sexe.

a) Elle a dit que l'union entre conjoints de sexes opposés a pour but de favoriser une forme de relations plutôt qu'une autre, donnant ainsi à entendre que l'union entre deux personnes de même sexe a moins d'importance, ce qui porte atteinte à la dignité des couples de même sexe.

b) Elle a aussi estimé que le second but du mariage, qui est de favoriser la procréation et l'éducation des enfants, n'est pas une raison pour que le mariage continue d'être une institution exclusivement hétérosexuelle. Aux yeux du tribunal, les couples hétérosexuels ne vont pas cesser d'avoir des enfants ou de les élever parce qu'on aura autorisé les couples de même sexe à se marier, et les unions entre partenaires de même sexe peuvent avoir des enfants par d'autres moyens, telles l'adoption, la maternité de substitution et l'insémination par don de sperme. La Cour a également relevé qu'une loi qui réserve le mariage aux couples de sexes opposés, sous prétexte que l'un des objectifs fondamentaux du mariage consiste à élever des enfants, laisse entendre que les couples de même sexe ne sont pas aussi capables d'élever des enfants. La Cour a déclaré que cet objectif s'appuie sur une hypothèse qui tient du stéréotype, chose inacceptable dans une société libre et démocratique qui se fait une gloire de promouvoir l'égalité et le respect de toutes les personnes.

c) La Cour a jugé que le troisième but, qui est de favoriser le lien d'amitié et de compagnonnage entre les conjoints, perpétue l'opinion voulant que les personnes engagées dans une relation entre partenaires de même sexe ne soient pas aussi capables de vivre le compagnonnage et de former des relations amoureuses durables.

Enfin, la Cour a jugé qu'en vertu de la Charte la liberté de religion garantit aux groupes religieux la possibilité de refuser de célébrer des mariages entre partenaires de même sexe. Elle a aussi relevé que «la garantie d'égalité fait en sorte, toutefois, que les croyances et les pratiques de divers groupes religieux ne soient pas imposées aux personnes qui ne partagent pas ces conceptions».

5. Prochaines étapes juridiques et politiques

Le gouvernement du Canada a choisi de ne pas aller en appel des jugements rendus en Colombie-Britannique et en Ontario. Cela signifie que les partenaires de même sexe peuvent se marier dans ces deux provinces et que, pour la première fois dans notre pays, la définition du mariage en droit civil est différente de celle de la plupart des groupes religieux. Ces jugements n'ont force de loi que dans les provinces où ils ont été rendus. Pour que les mariages entre partenaires de même sexe soient légalisés d'un bout à l'autre du Canada, il faudrait soit une loi fédérale soit un jugement contraignant de la Cour suprême du Canada.

Le gouvernement fédéral a renvoyé l'affaire à la Cour suprême du Canada en sollicitant un avis non contraignant sur un certain nombre de questions, dont celles-ci : 1) la constitutionnalité d'une définition qui fait du mariage «l'union légitime entre deux personnes à l'exclusion de toutes les autres»; 2) la constitutionnalité de la définition du mariage en fonction de conjoints de sexes opposés; et 3) la question de savoir si la liberté de religion garantie par la Charte canadienne protégera les groupes religieux de l'obligation de célébrer un mariage entre deux personnes de même sexe, si la chose est contraire à leurs convictions religieuses.

Le gouvernement du Canada a indiqué clairement qu'il ne défendra pas devant la Cour la définition traditionnelle du mariage et que, quelle que soit l'opinion formulée par la Cour, il présentera un projet de loi qui appuiera une définition du mariage incluant les couples de même sexe. La Conférence des évêques catholiques du Canada, comme d'autres organismes, a reçu l'autorisation d'intervenir devant la Cour suprême du Canada et plaidera en faveur de la définition traditionnelle. Le gouvernement fédéral a également accordé un vote libre aux membres des Communes, ce qui signifie que les députés ne seront pas obligés de voter en fonction de la discipline de parti.

Quelques questions et quelques difficultés fondamentales pour qui veut préserver la définition traditionnelle du mariage

a) Le gouvernement du Canada a déclaré qu'il veut permettre aux partenaires de même sexe de se marier parce que cette mesure reflète les valeurs de tolérance, de respect et d'égalité conformes à la Charte canadienne des droits et libertés. Par ailleurs, le gouvernement insiste pour dire que les groupes religieux sont libres de refuser de célébrer des mariages qui ne sont pas conformes à leurs croyances religieuses. Cela donne l'impression que les groupes religieux qui s'opposent au mariage entre partenaires de même sexe ne croient pas à la tolérance, au respect ou à l'égalité. Le gouvernement a aussi réussi à présenter la redéfinition du mariage comme une question religieuse, et non comme une question sociale. Dans notre pays, définir un problème comme une question religieuse a généralement pour effet de le marginaliser et de le soustraire au débat public.

b) Les Canadiennes et les Canadiens sont habitués aux changements rapides. Pour plusieurs, le fait de modifier la définition du mariage n'est qu'un changement de plus qui s'ajoute à tous ceux qui ont été apportés pour refléter l'égalité entre les hommes et les femmes. Plusieurs Canadiens et Canadiennes ne semblent pas saisir que les changements apportés jusqu'ici à l'institution du mariage n'entraient pas en conflit avec l'objectif fondamental et la nature même du mariage.

c) Nombreux sont ceux, en particulier parmi les jeunes, qui ne comprennent pas pourquoi deux personnes qui s'aiment ne pourraient pas se marier. Ils ne voient pas que le mariage ne reconnaît pas simplement l'amour et l'engagement, mais aussi la capacité naturelle de procréer, et qu'il y a une différence fondamentale entre la relation qui peut donner la vie à un enfant et celle qui ne le peut pas.

d) La force de l'individualisme au Canada a ouvert la voie à une façon d'aborder les enjeux moraux – qu'il s'agisse d'avortement, de suicide assisté ou de mariage – qui donne préséance aux pratiques individuelles sur les principes ou les idéaux. Par conséquent, beaucoup de Canadiennes et de Canadiens affirment que la procréation n'est plus un objectif essentiel du mariage, étant donné que tous les couples mariés n'ont pas nécessairement d'enfants et que les partenaires de même sexe peuvent avoir des enfants en recourant aux nouvelles technologies ou à l'adoption. Ce qui revient à laisser les exceptions redéfinir les objectifs d'une institution.

e) On fait aussi valoir qu'il ne vaut pas la peine d'essayer de sauver une institution quand de moins en moins de personnes y ont recours et quand un si grand nombre échouent à vivre l'idéal qu'elle propose. Comme si le fait de ne pas arriver à vivre un idéal était une raison suffisante pour y renoncer.

f) On prétend souvent que le mariage de partenaires de même sexe n'aura aucune influence sur les couples mariés. C'est là confondre une perspective individuelle et un point de vue de société. La réalité juridique de l'existence d'un certain nombre de mariages entre partenaires de même sexe dans certaines régions du pays n'aura sans doute pas un grand impact sur les hommes et les femmes mariés. On ne peut mesurer à ce moment-ci les retombées sociales d'un tel changement. Nous savons, cependant, que nous ne disposerons plus d'une institution qui symbolise notre engagement comme société envers notre avenir : nos enfants. En lieu et place, nous aurons une institution qui symbolise notre engagement envers les besoins et les désirs actuels des adultes. Voilà qui reflète l'individualisme invétéré de notre culture.

g) Étant donné qu'au Canada les partenaires de même sexe ont presque tous les avantages sociaux octroyés aux couples mariés, plusieurs estiment que nous ne nous battons que pour un mot. Voilà encore un symptôme du déracinement de notre culture, qui semble avoir perdu le sens de l'histoire au point de ne plus accorder de valeur à la signification et au symbolisme du mariage. Nous semblons ne plus comprendre l'importance d'être en lien avec les générations qui nous ont précédés.

h) Pour les Canadiennes et les Canadiens, les valeurs d'égalité, de tolérance et de respect sont très importantes. Personne ne veut s'opposer ou paraître s'opposer aux droits de la personne. En présentant l'accès au mariage comme une question de droits humains, les partisans de l'extension de la définition du mariage ont remporté la moitié de la bataille. Les catholiques se demandent pourquoi l'Église semble défendre une position que les tribunaux ont jugée discriminatoire.

i) Canadiennes et Canadiens ont un sens aigu de l'équité, et notre société toujours plus multiculturelle nous a sensibilisés davantage aux différences. Les gens prennent donc conscience de la diversité des relations entre adultes, autres que le mariage, qui comportent un engagement mutuel, la prestation de soins et une interdépendance affective et économique – qu'il s'agisse d'unions de fait, d'unions entre partenaires de même sexe ou d'autres relations non sexuelles entre adultes (comme dans le cas de sœurs ou de frères qui vivent ensemble). On s'attend à ce qu'il y ait une réponse aux besoins et aux aspirations de ces groupes.

j) Certains ont contesté à l'Église le droit de participer à ce débat en disant qu'il ne concerne que le mariage civil et que le sacrement de mariage pourra continuer d'être célébré conformément à nos croyances. Cette opinion est mise de l'avant par ceux et celles qui prônent une plus grande séparation entre l'Église et l'État. Quelques-uns tentent également d'empêcher l'Église d'intervenir à cause des scandales liés aux abus sexuel.

k) Les sondages indiquent toutefois que la population canadienne demeure très divisée sur cette question. Il ne fait aucun doute que les élites culturelles – les médias, la fonction publique et les tribunaux – sont favorables à une redéfinition du mariage et font tout en leur possible pour influencer l'opinion publique en ce sens. Mais il se peut qu'elles aient mal évalué ou négligé la position de bien des gens sur la question.

Conclusion

Nous avons fait, je crois, un tour d'horizon des principaux défis auxquels est confrontée la famille traditionnelle au Canada. Ces défis compromettent l'existence même de la famille et s'inscrivent dans une sécularisation préoccupante de la société canadienne.

Puisque la famille est le lieu premier où les enfants d'aujourd'hui apprennent à devenir les femmes et les hommes de demain, c'est elle qu'il faut d'abord ré-évangélisée.